Je fabrique des objets et je les déploie quelque part

Pour inaugurer la saison culturelle 2016-2017, l’Œil de Poisson a invité un artiste à occuper ses espaces d’exposition avec un projet inédit. Cette année, le mandat de grande envergure a été confié à François Mathieu, en reconnaissance de son œuvre multiforme – tant en intégration des arts à l’architecture, que pour la diversité de ses propositions présentées au Canada, au Mexique et en Belgique – de même que pour son implication dans le milieu culturel et artistique. Pour l’occasion, l’artiste a conçu Travaux armillaires, un corpus d’œuvres sculpturales qui se profile tel un paysage hétérogène de volumes sphériques de formats variables, composés de matériaux divers : bois, béton armé, cuir, fil, cannes à pêche. Depuis plus de vingt-cinq ans, Mathieu fonde sa démarche de création sur des affects spontanés : le désir de voir se déployer de grandes formes dans l’espace, de créer des machines qui prétendent à des fins utopiques, d’avancer dans la création à tâtons, sans plans, ni calculs précis. Une approche empirique qui l’amène à concevoir des installations complexes où l’observation de la nature profonde des matériaux le conduit à une économie des moyens et à un utilitarisme absurde.

Photo: Patrice Laroche, Le Soleil

Dans les deux espaces de l’Œil de Poisson, les œuvres de Travaux armillaires se sont développés en « cogénération »[1]. C’est à dire, une méthodologie développée par voie d’essais et d’erreurs avec les matières et les techniques d’assemblage, traçant différentes lignes de fuite[2] d’une proposition à l’autre.



[1]             Propos issu d’un entretient avec François Mathieu, à son atelier situé à Saint-Sylvestre, Québec, canada, 20 juillet 2016.

[2]             Le concept de ligne de fuite développé dans les ouvrages de Gilles Deleuze et Félix Guattari ne définit pas un avenir, mais un devenir dont l’issue est imprévisible. Dans la philosophie vitaliste, il s’agit d’un processus incontrôlable, d’un tracé d’émancipation et de libération.

 

Photo: Charles-Frédéric Ouellet

Pour construire l’œuvre Une surface en construction (premier déploiement), un dôme en bois traité, Mathieu a superposé des poutres afin d’obtenir une courbe, a taillé des morceaux de bois sur mesure afin de colmater les écarts dans la demi-sphère sculpturale. Une suite d’opérations expérimentales qui situe le champ d’action du sculpteur dans un véritable processus éthique. La sculpture dévoile des phénomènes habituellement voilés sous les contraintes de la fabrication des œuvres. En effet, en circulant autour du dôme, on réalise que son intérieur arbore toute une armature composée de madriers empilés, d’axes de tensions, générés par des rayons de bois appuyés au sol. L’assemblage trouve son aboutissement dans une forme ouverte : une esquisse de globe, un abri potentiel, semblable à un dôme géodésique[1]. L’espace construit ouvre vers une pensée près de celle mise en forme par l’architecte Richard Buckminster Fuller. C’est à dire qu’il matérialise un ensemble de principes régénératifs, où la conception de la structure porteuse de l’œuvre et les agencements de matériaux participent au développement de savoirs tacites et durables.


[1]             On associe l’architecture en dôme géodésique à Richard Buckminster Fuller (1895-1983), visionnaire écologiste et architecte novateur pour ses constructions architecturales qui intègrent les idées d’interrelation, de synergie, de fonctions intégrées. Sa réalisation la plus connue est la pavillon des États-Unis, un dôme géodésique édifié pour l’exposition universelle de Montréal en 1967.

Photo: Charles-Frédéric Ouellet

Plus loin, notre regard converge vers un mur blanc monumental construit au centre de la Grande Galerie. En plus de découper l’espace, la surface monolithique sert de support pour deux œuvres. D’un côté, Bielle initiative, une installation composée de vingt-deux cannes à pêche ancrées au centre, se déploie dans l’espace environnant. Des fils de polyester noués à leurs extrémités dessinent une rosace tridimensionnelle, amplifiée par des ombres projetées sur la surface du mur porteur. Derrière celui-ci, ce vaste réseau de références se produit avec l’œuvre Rayon et rayonnement, une sphère magistrale tenue au sol, constituée d’anneaux de bois et d’une membrane de cuir tendue par des tirants et des pesées de béton ancrées au plafond et aux murs. Ses anneaux se chevauchent et laissent planer l’impression qu’ils pourraient rouler les uns sur les autres, telle une sphère armillaire : un instrument astronomique composé de plusieurs cercles amovibles, inventé dans l’Antiquité pour modéliser la sphère céleste. 

 

Photo: Charles-Frédéric Ouellet

Photo: Charles-Frédéric Ouellet

Avec le mur comme surface d’ancrage, les deux propositions sculpturales semblent faire partie de la même entité conceptuelle, comme si le sculpteur avait voulu créer un raccord entre différents régimes de formes, de sens et de références. La mise en espace révèle que « nous sommes victimes d’une imagerie commune qui veut que l’espace soit neutre, indifférent, et qu’on puisse y poser des objets indépendants de lui : comme à pouvoir séparer les objets de leur situation et de leur support… et de nous-mêmes »[1]. L’installation conçue par Mathieu nous donne à faire l’expérience d’un espace partagé, où les objets et nos corps forment un horizon d’ontologie pluraliste.



[1]             Cauquelin, Anne. Fréquenter les Incorporels : contribution à une théorie de l’art contemporain. Parts PUF, Coll. : Lignes d’art, 2006, p. 96.

Dans la Petite Galerie, la mise en espace tire cette fois-ci profit de l’étroitesse du lieu. Tendre vers une forme, une coupole de béton de 73 centimètres de diamètre, gît au sol et fait écho à une petite pièce sculpturale intitulée Une surface en construction (dôme mural 1), suspendue au mur. Un banc de bois peint en blanc est encastré spécifiquement pour épouser le vide asymétrique de l’alcôve habituellement difficile à investir par les artistes qui exposent dans la Petite Galerie. À la fois conçu comme une pièce de mobilier et un objet minimaliste, il propose un point de vue d’où se révèle le dessous de la coupole : on voit une membrane de cuir tendue sur un anneau de bois, étirée au maximum de son élasticité, supportant près de 150 livres de béton durci. Au cœur des œuvres de Mathieu, une tension continue de s’exercer sur les éléments matériels et conceptuels au-delà de leur réalisation en atelier, comme pour en confirmer la solidité à long terme.

Photo: Charles-Frédéric Ouellet

En faisant se rencontrer toutes sortes de formes sphériques dans les espaces de l’Œil de Poisson, Travaux armillaires nous rappelle « qu’habiter signifie toujours constituer des sphères, en petit comme en grand ; que les humains sont des créatures qui établissent des mondes circulaires et regardent toujours vers l’extérieur, vers l’horizon. »[1] On comprend enfin que l’exposition invite à une réflexion sur la connaissance du monde, moins intéressée par les systèmes logiques et les rhétoriques linéaires, que par le métissage possible entre les philosophies de la perception, de l’expérience, et une véritable réorientation de l’être-au-monde du regardeur.



[1]             Peter Sloterdijk, Bulles. Sphères 1, traduit par Olivier Mannoni, Paris : Fayard, 2002, p. 30.

Cynthia Fecteau détient une maîtrise en arts visuels de l’Université Laval. Interpellée par les formes de connaissances sensibles en philosophie et en création, notamment les concepts d’écosophie, d’être-au-monde et de collectivité, elle s’intéresse à leurs manifestations concrètes en art actuel. Outre ses textes publiés dans Espace art actuel, ETC MEDIA, Zone Occupée, Les Cahiers de la Galerie et le Sabord, elle a poursuivi ses recherches en 2017 au Centre Bang, en France, dans la Commune de Saint-Mathieu, en 2015.