Je fabrique des objets et je les déploie quelque part

À ce jour, je n’ai pas épuisé la richesse des sphères, lesquelles demandent toujours de grands soins pour les construire. Alors qu’il est si simple de coucher une courbe sur le papier, que ce soit au bout du bras ou d’un mouvement de poignet, de filandreuses règles géométriques sortent de nulle-part, se dressant devant toute volonté de mise en chose. Bien que ces lignes encerclant le vide appartiennent à tout le monde, elles se dérobent au bricoleur qui voudra les déployer en un volume. De même, rien de ce qu’on trouve en quincaillerie n’est d’une grande utilité pour quiconque veut aborder la courbe, et surtout pas en trois dimensions.

Une petite magie d’une heure est parfois capable d’élever la peau d’une sculpture qui ne s’est pas encore glissée dedans. L’objet apparaîtra pendant un petit moment, comme gonflé par un souhait, occupant tout de même un espace sommaire et volatil. Ça tiendra un peu et ça devrait s’écrouler très bientôt, pour les mêmes raisons. Est-ce qu’on parle alors d’une sphère en bonne et due forme, ou serait-ce juste un tas de quelque chose qui cherche encore par où s’échapper. Même une poche d’air doit bien, elle aussi, avoir une forme…

Quelque part dehors, quelque part dedans 2017
Laiton chaudronné
37 x 37 x 4 cm.

Ainsi, je réfléchis à l’architecture implicite aux sphères. De quoi sont-elles faites? D’où viennent-elles et quel en est l’appareil? Pensons par exemple aux fermes d’une toiture qu’il suffit d’observer un peu pour saisir la démonstration du poids des choses dans le monde. Il m’apparaît qu’une sphère est toujours le fruit d’un ensemble d’efforts imposés à des composantes qui, sinon, resteraient à peu près droites.

Si l’on imagine un dôme comme étant fait d’une membrane tenue en position en dépit d’elle même, l’on aura alors une idée de ce comment les fermes arrivent à distribuer l’effort équitablement, tout autour d’un point central qui n’est même pas tracé, comme s’il ne sévissait que quelque part dans l’abstrait. L’armature insiste, la membrane s’y refuse, l’une et l’autre s’échangent leurs doléances. Il faudra s’entendre sur la trajectoire d’un crayon (de plomb).

Les arcs ébauchent l’étroit sentier sur lequel circulent et se rencontrent sans heurts le poids et la résistance. Les masses auront beau s’ajouter les unes aux autres, qu’elles seront supportées par une idée maîtresse qui s’appuie, elle aussi, sur le poids du monde. Lorsque le dessin est parfait, l’on se prend à dire que plus c’est lourd, plus ce sera solide.

La structure est une chose mais il y a aussi le dessin qui rend compte de ce comment l’on comprend ce que l’on voit. C’est bien à croire qu’existent aussi des structures servant essentiellement à faire tenir les idées ensemble dans la représentation d’un volume. Par exemple, comment s’y prend-on pour dessiner une sphère qui ne soit pas qu’un cercle sur le papier? Comment faire pour donner du corps à un tracé aussi misérable qu’un simple cercle? Les règles de la perspective n’ont aucune prise sur le corps fuyant des petits et grands astres lisses. Même s’il n’y a d’arêtes nulle part sur la surface, l’on peut tracer dessus des arcs réguliers, donnant l’impression que la forme est divisible. De ce fait, l’on comprendra que ce cercle est en réalité un volume représenté, prêt à construire. Autrement, il faut y déployer ombres et lumière, sans quoi rien ne sera jamais clair.

La lune est menteuse 2017
Laiton chaudronné
28 x 24 x 14 cm.

À l’usage, l’on s’est rendu compte que la terre pivote autour de ses deux petits points les plus froids. C’est pareil pour les fruits qui viennent souvent avec un marquage permanent de part et d’autre, lequel donne une direction franche pour les trancher en quartiers que l’on mange l’un après l’autre, dans le temps. Dans le temps, dirons-nous, parce que ces quartiers sont aussi des fuseaux horaires, des phases lunaires. En complément, les parallèles apparaissent logiquement pour couper les oignons dans l’autre direction, évoquant par degrés tantôt la chaleur équatoriale, les froids polaires et les températures intermédiaires.

J’ai l’habitude des objets ambitieux qui prennent forme dans de grandes histoires courtes. La sculpture étant complétée, je passe à la suivante, puis à une autre. L’idée d’y aller en série ne m’est pas tellement naturelle. Pourtant, maintes fois je me suis vu à la croisée des chemins, en pleine exécution, prendre une direction scellant du coup le destin de mille autres qui ne seraient pas explorées. Souvent, j’ai été peiné d’en avoir fini avec un chantier parce qu’il en était sorti quelque chose me poussant, dis-je, à aller piocher ailleurs. Assez pour me sentir, par moi-même, chassé de chez moi. Séparé des idées qui venaient pourtant juste de prendre place dans ma tête.

Bernard Paquet, dans son atelier de Compton en Estrie

Nouvellement, je désire m’accorder le temps qu’il faut pour essayer la même chose à plusieurs reprises ; parfois, l’écho ne ressemble pas tout à fait à ce que je crois avoir entendu au premier impact. En ressortent de petites harmoniques qui ont aussi le droit de se faire entendre. C’est que l’exécution et les hasards de route sont aussi porteurs d’itinéraires et d’aventure.

De ce pas, je m’en vais donc donner la chance aux petites choses d’en générer d’autres, en appui à ce qui les a créées, en rupture ou les deux. Car tantôt aussi, c’est le principe même de la série qui devient le moteur des idées. Par exemple, la chaudronnerie est une technique qui suppose la production préalable d’une matrice de bois. Cette dernière servira à façonner patiemment sur sa surface une doublure de laiton, laquelle à son tour expulsera sa matrice juste avant de se refermer sur le vide. Les bébés auront beau se mettre à plusieurs pour mieux exprimer leur relation à une matrice qui, dans son silence, pointera peut-être dans des directions nouvelles chaque fois qu’on posera les mains dessus.

Tout près des trois quarts 2016
Laiton chaudronné, bois, huile de lin et cire d’abeille
51 x 51 x 42 cm.

Quelque chose comme la ville 2017
Bois (cèdre de l’ouest, pin rouge), cire d’abeille
50 x 50 x 50 cm.

On a l’impression d’avoir beaucoup accompli lorsqu’on a façonné une nouvelle matrice. C’est bien vrai, dans la mesure où le volume est plein de bois et demande de l’investissement, ne serait-ce que pour juste le décoller de terre. Or, et au moment même de l’acheminer chez Bernard, tout ce volume de bois commence à se réduire à sa surface, sa masse se mutant tout à coup en une simple conséquence. Dès lors, l’on va se mettre à parler de recouvrement, l’on va dessiner dessus tout un réseau d’aboutements de plaques formant une géographie de l’objet que je lui ai apporté, lequel devient alors le noyau creux de quelque chose qui viendra. Tantôt, le festin aura lieu et l’on crachera les noyaux.

Variations précises sur la sphère 2017
Laiton chaudronné
29 x 29 x 58 cm.

Neuf fois par devant 2017
Laiton chaudronné
55 x 55 x 17 cm.