Je fabrique des objets et je les déploie quelque part

Sylvie Réno : Étraves de déneigement, visité par François Mathieu

Sylvie s’intéresse à la fonctionnalité des objets connus, mais justement pour la détourner. Elle ramène les choses connues à une notion plus pure de matérialité et de présence, se jouant cette fois dans le champ de l’art. Cette nouvelle affectation m’est très touchante puisqu’elle mène en gros à deux impossibilités, la plus nette étant de nier la fonction première, celle par laquelle on justifie par habitude l’existence même des objets avec lesquels on vit.

Même si elle ne semble pas trop insister sur les questions environnementales, reste une impression générale d’encombrement, un certain malaise quand à tout ce matos que l’on amasse sans répit, que l’on reconnaît et qui nous est livré en galerie comme autant de gisants à échelle réelle.

L’autre aspect, plus intéressant encore, se rapporte au matériau qu’elle utilise et qui jette un doute même sur les objets d’art qu’elle produit. Bien qu’elles échappent désormais à la dictature du rendement, ces choses-là ne seront pas pour autant des objets d’art conventionnels, du moins pas par le biais d’un matériau noble, ni même usuel dans le monde de la sculpture. Au contraire, tout semblerait voué à disparaître. En limogeant la valeur reconnue des objets qu’elle revisite, en fragilisant même leur version représentée, on redescend alors dans la matière brute et réputée vile qu’est le carton ondulé. On redescend surtout vers l’activité de faire, plutôt que vers les choses qui sont inscrites dans un marché qui grossit toujours. Cet art-là n’existe presque pas sans l’activité même de l’avoir fait, sans cette persévérance contre la vanité et la possession. Son art ne serait donc pas exactement un objet en soi, mais plutôt le faire qui vient en amont.

Parmi ces prémisses que je reçois de sa part, je vois le projet de ramener les choses à leur aspect, et surtout, en dépit de la fonction qui en fonde l’existence. Dans les choses usuelles, voire dans leur représentation, se terre un impossible qu’on va célébrer. Un impossible qui se retourne sans cesse sur lui-même et qui génère, en son centre, quelque chose comme un autre monde.

L’étrave de déneigement sera aussi une tentative de revoir le réel. La robustesse des étraves à neige m’apparaît en premier lieu. De les faire en carton ondulé n’en serait que plus saisissant si je les reproduis à l’échelle réelle, échelle qui, justement, en viendra à menacer l’intégrité même de l’objet, lequel risque de céder sous son propre poids ; c’est manifestement un matériau dont je ne connais pas les secrets. On verra bien ce que je ferai de ces deux paramètres, soit la robustesse et l’échelle monumentale (si transposée à 1:1 dans une salle d’exposition).

Maintenant, la fonction. D’un point de vue pragmatique, l’on peut imaginer ces machines capables de donner forme aux pires bourrasques. Lorsqu’on la bouscule à grands coups d’étrave, la neige se voit canalisée dans un jet bien égal, formant deux grandes vagues pareilles de part et d’autre. Tant qu’il y aura de la neige en avant, il y en aura en arrière pour générer ces grandes apparitions voûtées, d’abord aériennes, puis appesanties bien également sur les côtés de la chaussée. Longs de plusieurs kilomètres, les tracés s’y déploieront sur fond flou et ainsi, apparaîtra le passage de l’homme striant sans interruption les arpents de neige.

Un autre aspect préoccupe Sylvie, soit celui d’une certaine rythmique ; elle s’attend à plusieurs étraves. Là encore, elle touche mes intérêts à concevoir du mouvement dans les objets statiques, à laisser imaginer soit une évolution, soit la reprise en cascade d’une action. La séquence m’apparaît justement comme une analyse de mouvement. Soit on y va avec une répétition à l’identique, sinon une gradation. On verra.

Comme elle a l’habitude d’y aller systématiquement en carton, je serais tenté d’opter moi aussi pour mon matériau de prédilection, pas plus approprié par ailleurs, qui est le bois.

D’emblée, ces grandes étraves sont pas mal, ce sont des formes qui m’intéressent. Il me plaît d’imaginer que ces grandes charrues pourraient n’être épaisses que de quelques microns, soit la surface visible qui fonce dans le paysage enneigé pour le dévier violemment sur les côtés. Toute la machine, tout le camion, voire le camionneur lui-même et le monde entier qui le paie pour passer là, l’ensemble n’existe que pour permettre à ces quelques microns d’acier de fendre en deux les tempêtes, leur imposant, de part et d’autre, ses profils arqués. Pour faire tenir ces microns, je suis tenté d’y accrocher soit ce qu’il y a en avant de l’étrave, soit l’arrière, ou les deux. À l’arrière, c’est le système articulé de fixation au camion. Je le vois pour ma part comme un réseau d’appuis de la grande forme principale, un peu comme la structure porteuse d’un décor de théâtre, toute cette architecture du visible qu’on ne saurait pourtant voir que depuis les coulisses. J’imagine quelque chose qui serait quand même un peu anarchique, semi fonctionnel dans le sens de structural, mais aussi très expressif. Ce sera mon petit chaos personnel, mon secteur de turbulences derrière le noble et magistral geste de déblaiement des tempêtes.

Pour aller chercher plus de monumentalité un peu, on pourrait grimper cette structure sur un socle, disons au moins l’avant de la bête. Le socle saura prêter un statut d’œuvre d’art à l’improbable empilement. Pour leur part, les étais de l’arrière prendront appui par terre.

L’on ne s’arrêtera pas à la grande charrue, car il faut impérativement parler de la neige. On pense à la neige passant de petites chutes volatiles à un volume compact qu’on voit de loin tout partout dans le pays, se créant et s’étirant, canalisé par la poussée de cette grande forme régulière qui dessine dedans. Pour ce faire, je serais tenté de mouler devant la pelle de petits reliefs de plâtre, lesquels seront installés au mur comme autant d’échantillons d’un banc de neige bien tassé. Éventuellement, ces moulages de plâtre pourront être photographiés pour devenir des vues panoramiques enneigées. Ainsi, la photo n’intervient qu’à la toute fin du processus. L’on s’amuse à dire que l’étrave a été construite essentiellement pour servir à mouler les petits reliefs, lesquels ont été produits dans le but d’en venir à ces photos abstraites. Alors, c’est bien vrai, l’étrave, parce qu’il s’agit bien d’une étrave, sert à quelque chose. C’est un objet résolument utilitaire. En amont, l’on a construit un modèle très incarné. Puis, graduellement, l’objet va générer une empreinte, pour ensuite achever de se dématérialiser dans la poudrerie. Les cadres d’érable sauront retenir tout cela ensemble.

Le titre de la sculpture, soit Étrave de déneigement, est venu tout seul. Emprunté au libellé de Sylvie, le sous-titre Les détails qui tuent met en évidence le fracas de bois mort qu’on voit arriver devant soi, sans subtilité aucune, dans un grand geste désorganisé. Puisque les étapes suivantes sont en quelque sorte des empreintes, Étrave devient Evarte, les sous-titres des plâtres et des photos étant eux aussi empruntés au texte du protocole.