Je fabrique des objets et je les déploie quelque part

Mes utopies se jouent discrètement, sur une échelle toujours très réduite, voire privée. S’il m’arrive de vouloir changer le monde par l’art, ce sera à travers des actions fictives, dans un monde imaginé. Et ma création se déploie toujours en vase clos, sans aucune perméabilité avec mon milieu de vie.

Alors d’entrée de jeu, mon rapport avec la thématique de cette année ne prend pas pour cible quelque réalité rurale objective, mais se veut surtout contemplatif. Je me prépare à un état d’abandon qu’on pourrait peut-être comparer à celui d’un peintre paysagiste. Car un paysage est une construction qu’on livre à travers sa patte de peintre, ses outils, sa sensibilité. Un tableau, c’est quelque chose qui existe déjà en dehors mais qu’on amène à soi, qu’on fait commencer et finir dans les limites d’un cadre. C’est dire que le travail se déploie entièrement d’un point de vue d’artiste, dans un monde d’artiste.

L’an dernier, je n’ai pas eu le temps de repérer précisément l’indiciel qui m’intéresse sur le site, que ce soit un relief particulier, un massif d’arbres, une paroi rocheuse ou autre. Disons que l’intention sera d’en faire un tableau par exemple, en essayant d’en dégager une certaine logique intrinsèque. Je ne suis ni photographe, ni peintre. Or comme eux, et avec des moyens de sculpture, j’ai l’intention de réinterpréter une dynamique paysagère observée sur place, très localement. Mettre le focus sur un petit quelque chose qui, dans le fond, n’a d’importance pour personne. Il y a très longtemps que je n’ai fait de sculpture dans un pareil contexte ; en soi, le défi est là.

Le rapport à la vie rurale devrait alors s’affirmer non pas d’un point de vue social ou politique, ni même d’un paysage donné. Au contraire, il va se jouer en fonction d’une zone de travail très restreinte qu’il reste à identifier sur place. Ce pourrait être un arbre ou un rocher par exemple, dont je tenterai de tirer le portrait.

Le rapport à l’utopie tient probablement dans le fait que, justement, le cadre de l’expérience ne comprend ni le politique, ni même le paysage dans ce qu’il peut avoir de reconnaissable. Disons qu’en cette époque de rendement, je passe à côté de ce que pourrait être l’utopie pour plutôt me transformer moi-même, à travers un labeur désintéressé en ces lieux. Contrairement aux utopies qui, souvent, évoquent ce que pourrait être le monde, les miennent s’en tiennent à dire: ce que je vois du monde est à moi, parce que je le vois, et je le vois comme ça.

Photo: Dominique Laquerre