Je fabrique des objets et je les déploie quelque part

Pour un temps, une certaine insécurité m’a fait bouder le plaisir de me retrouver en ce si bel endroit, où l’on trouve en forêt un parc de sculptures comptant une bonne cinquantaine d’œuvres monumentales, créées au cours des ans par des artistes provenant d’un peu partout dans le monde. Pierre avait eu le temps de penser à une zone privilégiée du parc qu’il m’a proposée, non loin du futur pavillon d’accueil, quelque part où j’allais pouvoir déployer quelque chose d’ambitieux. 

 

Puis nous sommes allés nous promener ensemble dans un méga centre de récupération, là où les tonneaux de chêne se comptent par centaines, là où l’on peut te vendre bien plus de poteaux d’Hydro-Québec que tu ne peux en repérer d’un seul coup d’œil, là où les objets et matériaux métalliques sont vendus au poids. Pierre voyait grand pour moi, je l’ai laissé parler un moment pour me convaincre, par étapes, que c’était mon tour.

 

Les mains dans les poches, le cou cassé à regarder tout ce qu’il y a de gros et plus gros encore dans les airs, je me suis gâté à imaginer un usage pour tout ce qu’il y avait là. Moi qui suis plus un fabricant qu’un récupérateur de choses, je me suis presque vu tricoter des boyaux de toutes sortes, trancher en rondelles d’immenses poteaux, ramener en forêt des plaques d’acier d’un pouce et même plus en épaisseur, histoire de lester un engin qui allait s’élancer en hauteur, en porte-à-faux.

 

Alors que nous étions à fouiller dans un bâtiment plongé dans la noirceur, je me suis presque barré les pieds dans une petite pile de chapeaux de construction, au pied d’un escalier. Seulement quatre, ce qui n’est pas beaucoup sous le signe de l’abondance ; je les ai immédiatement convoités, je savais aussi que j’allais les remplir de béton.

 

 

C’est venu tout seul. Ces casques de plastique peuvent avoir été moulés ou thermoformés, mais assurément démoulés avec la plus grande facilité en raison de leur forme tapered, fuselée, dirons-nous. Pour les mêmes raisons, ces formes à peine évasées m’appelaient à y couler un bon vrac de béton, soit dedans pour en sortir des nodules pleins de matière grise, soit dehors pour en tirer des casques vides, mais un point plus grands.

Je me suis mis au travail avec cette énergie tranquille qui n’aborde pas une œuvre d’art en devenir mais, au contraire, une activité d’abandon. Les semaines précédant mon départ pour St-Pie, les casques furent donc inlassablement bourrés de béton frais puis de béton pris, de béton pris dans du béton frais. La recette était bonne à refaire, puis à refaire encore. J’en tirai une quantité certes bien modeste à l’égard de ce que j’avais vu chez Surplus Lefebvre mais quand même plus que les quatre petites matrices qui avaient traîné là-bas et qui n’y étaient plus, appelées sur un autre chantier. Esquivant les énoncés anthropologiques d’usage, elles ont au contraire généré de petites sphères lourdes, dures et imparfaites, refermées sur leur armature comme des noix les protégeant. Bien que ça ait l’air facile, j’étais fier d’avoir travaillé avec quelque chose qui vient de là-bas et y avoir donné de la masse. Du matos véritable, sonnant et trébuchant.

 

Ne serait-ce que pour leur peau de solage de maison à la fois repoussante et sensuelle, je crois qu’une bonne quantité de noix de béton mis en tas dans le bois eurent été insolites, ça ou mieux encore.

 

Depuis quelques années, des sphères finissent toujours par rouler toutes seules quelque part dans mes projets. Parfois pour l’architecture inhérente à leur construction, celle des grands dômes par exemple, sinon pour le mouvement qu’elles induisent aux objets, tels les roulements à billes que je me plais à sertir précieusement dans quelque autre entité plus grande.

Après la cour à bois couché, cet entrepôt des arbres où je me dirigeais me réservait une matière ligneuse qui se recycle, se multiplie et croît inlassablement. Moi qui ai toujours du bois dans mon atelier, je n’allais tout de même pas bricoler quelque chose en nature sans gosser quelque part dans un arbre. Pierre y avait trouvé deux candidats pour le poste que j’avais affiché, soit un fût de bon diamètre, d’une courbe prononcée ou pas mais régulière. Mort ou vif.

 

Photo : Pierre Tessier

Photo : Pierre Tessier

Le roulement à billes allait se loger le long d’un dalot régulier, excavé dans le cœur de cet arbre refendu à la scie mécanique… tout ça pour ça.

 

Photo : Pierre Tessier

Néanmoins, je suis toujours émerveillé par les petites épiphanies du travail, les bruits d’impact de l’herminette dans la fibre, les chutes qui tombent debout pour exhiber un peu de magie au travers d’un tas de copeaux qu’on va bientôt balayer, ces petits moments de conscience et d’absence impromptus qui nous font prendre une sortie qu’on n’avait pas vu venir. De l’odeur prégnante du tremble vert, il n’en reste que peu d’indices sur la sculpture qui est encore là. Des souvenirs qui m’appartiennent. Ce fut quand même très difficile, il faisait tellement chaud.